Une chute vertigineuse

Une chute vertigineuse

Camille de Toledo, de son vrai nom Alexis Mital, d’origine franco-judéo-hispanique-turque et à peine âgé d’une quarantaine d’années, est une figure incontestable de la littérature contemporaine française, bien qu’il soit également vidéaste et plasticien à ses heures perdues. Homme de lettre mais pas seulement, homme d’art en général il a d’abord poursuivi des études d’histoire, de droit, de sciences politiques et de littérature à Paris, pour ensuite se diriger vers des études d’économie à Londres, et s’est finalement envolé vers les Amériques afin de terminer son cursus universitaire à la Tisch School de New York pour approfondir son apprentissage de la photographie et du cinéma. Le monsieur ne rigole pas, donc. Une vraie machine à lui tout seul!

Au vue de ses origines et de son évident intérêt pour l’étranger, il aide parfois à la traduction de ses propres romans, comme ce fut le cas avec En Época de Monstruos y Catastrofes, premier volet des Strates, qu’il a retravaillé avec Juan Asis. Pour cette série en quatre tomes, une première version sort en français (L’inversion de Hieronymus Bosch, 2005 et Vies et mort d’un terroriste américain, 2007) avant qu’une nouvelle version revue et corrigée ne paraisse en espagnol. Il est donc à prédire que ce sera le même cas figure pour les deux volets restants de cette série sur ce qu’est la réalité du XXIème siècle, sous forme de vertige ascensionnel. Entre prise de conscience et allégation du monde contemporain, Camille de Toledo fonde en 2008 avec l’appuie et la participation de divers auteurs, philosophes, éditeurs et traducteurs, la Société européenne des Auteurs.Tout acteur du livre souhaitantprendre part à la création d’une communauté textuelle européenne et la fondation d’une culture commune européenne, peuvent entrer dans cette société. Au travers de ses différents projets (la liste Finnegan, le fonds européens pour la traduction croisée, la caravane des langues et le projet Borgès), la Société européenne des auteurs « [œuvre] ainsi à créer un lieu pour les identités multiples, les croisements, les passages, avec tous ceux qui, chacun selon leur compétence, y Société Européenne des Auteurstravaillent déjà. ». Ce rassemblement de réflexion autour de la traduction des ouvrages au sein de l’Europe, a pour parti pris de mettre en avant chaque année une liste d’une trentaine d’ouvrages jugés insuffisamment représentés dans le reste de l’Europe par un comité de lecteurs-auteurs polyglottes. En donnant à ces ouvrages une plus grande visibilité (à l’échelle de 28 pays tout de même!), la SeuA espère faire émerger une identité européenne plus prononcée, au delà des frontières aussi bien réelles que linguistiques.

À une échelle plus personnelle, Camille de Toledo inscrit aussi très largement dans ses travaux ces notions de frontières mais surtout de vertige lorsque l’on est amené à les franchir, qu’elles soient physiques ou morales. Toujours sur le thème d’une communauté européenne plus ou moins unie, il a réalisé diverses oeuvres sur le sujet : Le hêtre et le bouleau : essai sur la tristesse européenne (Seuil, 2009) au coeur d’une trilogie européenne et vertigineuse encore une fois, en tant qu’auteur, ou encore EUROPA-EUTOPIA (2015) en tant que plasticien cette fois. Dans cette dernière, de Toledo a souhaité « travailler à partir de la dystopie historique qu’est devenue l’espoir européen de l’après-guerre, en proposant une déambulation, une marche, du désespoir à l’espoir, de l’impuissance à une nouvelle forme d’espérance, en rouvrant le signifiant judeo-européen, porteur de la condition migrante, de l’impératif de traduction entre les mondes. »

Passionné du vertige, il le glisse partout où il peut. Le thème étant récurrent dans sa vie personnelle, il l’utilise en abondance dans son oeuvre comme source d’inspiration mais aussi comme fil conducteur. Difficile d’aborder une oeuvre de Toledo sans qu’il n’y fasse référence au moins une fois. Dernière chute en date : Le livre de la faim et de la soif. Il décrit son oeuvre comme une « fiction labyrinthique » – et ce n’est pas peu dire! – dans une préface qui sert d’excuse au lecteur pour la non-conventionnalité de l’ouvrage qui suit. En effet, quoi de plus déconcertant qu’un livre dont le personnage principal est le livre lui-même. Ou est-ce l’auteur ? L’histoire du livre et éventuellement son avenir ? Ou peut-être encore simplement le papier sur lequel l’histoire est apposé ? Difficile de dire précisément ce à quoi le protagoniste est supposé ressembler, tant ses occurrences varient.

Le livre de la faim et de la soif - couvertureLe livre se retrouve prisonnier de l’histoire qu’il écrit, accompagné de son dactylographe, de sa « pieuvre ». Plus que son ami, sa conscience. Bien que parfois sujet à nous faire douter, le protagoniste représente essentiellement l’objet livre et son devenir. Celui-ci se tourmente et se questionne sans cesse sur ce qu’il est en train de réaliser : cela en vaut-il réellement la peine ? Il se remet sans cesse en question au travers de thèmes tels que le vertige (tiens donc), afin de découvrir quelle place il peut bien occuper dans la société actuelle. Des tablettes, aux codex, aux volumens, aux livres et aux e-books, le Livre doute de son impact sur ses lecteurs, alors il va toujours plus loin dans les histoires qu’il invente, espérant ainsi ne pas le perdre en captant toujours plus son attention avec une montagne de nouveaux éléments. Sa peur face au numérique est telle qu’il doit toujours trouver une nouvelle idée brillante pour ne pas perdre en crédibilité face aux nouveaux arrivants faits à base de plastique et d’écrans rétroéclairés, plutôt que de papier et d’encre. Il ira jusqu’à s’interroger sur ce qui le pousse à écrire ces histoires en particulier, sur l’inspiration même de ces récits. Indubitablement et inévitablement ce qu’on lit nous inspire et nous influence dans ce que l’on crée à notre tour. Les expériences personnelles peuvent également constituer une source d’inspiration massive – le Livre ira d’ailleurs puiser dans certaines de ses aventures avec son dactylographe pour écrire son prochain récit.

Camille de Toledo nous emmène ainsi dans ce nouvel ouvrage dans un voyage des plus vertigineux au coeur même de notre outil de distraction de prédilection : le livre lui-même. Un pari des plus audacieux, qu’il a malgré tout réussi à relever haut la main !

Culturellement,
Pauline

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