« J’appelle mes frères et je dis … »

« J’appelle mes frères et je dis … »

🎶 I think you’re freaky and I like you a lot … 🎶 en musique de fond, éclairage sombre et tamisé, des corps qui se mêlent pour une danse au ralenti, puis… Stop. Amor s’échappe de la piste.

C’était un samedi soir assez banal, il était sorti pour danser et s’alcooliser, sans décrocher son téléphone de la soirée. Rien d’extraordinaire en soit, sauf quand on s’appelle Amor, que nos origines sont facilement reconnaissables Crédit photo: Simon Gosselin comme étant du Magreb, et qu’un attentat vient d’avoir lieu à quelques rues de là où on se trouvait. À presque 3 heures du matin dans son taxi, Amor écoute les nombreux messages qui lui ont été laissés. « Tu vas bien? »  « Tu as entendu ce qu’il s’est passé ? » « Pourquoi tu réponds pas ? » « Tenons-nous prêts. » Tenons-nous prêts à affronter les regards, les méfiances, les accusations, la peur d’être pris pour quelqu’un qu’on n’est pas. Pris pour celui qui était prêt à mettre en danger la vie de dizaines d’innocents. Pour celui qui aura mis les forces de l’ordre à l’affût des moindres faits et gestes de tout ceux qui pourraient de près ou de loin avoir, peut-être, éventuellement, quelque chose à voir avec cette affaire de terrorisme.

Il s’agit ici d’un texte de l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri, traduit en français par Marianne Ségol-Samoy et mis en scène par Noémie Rosenblatt. La traductrice a su retranscrire à la perfection la plume de l’écrivain qui jongle brillamment entre le passé et le présent dans son récit, mais surtout elle a su trouver des équivalents français à l’argo suédois, ce qui semble à mon avis, ne pas être une mince affaire, alors chapeau! 🎩

L’histoire se déroule à priori à Stockholm, mais en raison de l’actualité, j’ai tout de suite imaginé l’histoire se déroulant à Paris. Même les noms de rues en suédois ne m’ont pas spécialement mis la puce à l’oreille. Il faut dire que ce n’est pas les tragédies du genre qui manquent ces jours-ci, et assez tristement, on peut appliquer le récit d’Amor dans presque n’importe quelle ville. En effet, impossible d’ignorer la présence de plus en plus important du terrorisme dans notre société, mais également par défaut dans l’art en général – que ce soit au théâtre, dans la littérature, dans la photographie ou encore au cinéma (voir article Sorties du mois : Février 2018 avec le 15h17 pour Paris et Stronger).

Noémie Rosenblatt a découvert ce texte, inspiré d’un attentat suicide ayant eu lieu à Stockholm en 2010, avec sa troupe de l’Atelier de la Comédie de Béthune en novembre 2015, juste au lendemain des évènements de Charlie Hebdo… Évènements qui ont ainsi lourdement influencé son envie de mettre en scène J’appelle mes frères.

Crédit photo: Simon Gosselin« En invitant dans chaque ville un groupe d’amateurs à nous rejoindre sur scène, nous entendons élargir le prisme proposé par l’auteur et étendre ces questions [ acceptation de soi sans avoir à se justifier, comment gérer les blocages qui nous en empêchent, comment construire nos vies dans la société actuelle ] au-delà des enfants de l’immigration, à toute société présente sur le plateau, aux habitants de la ville dans toute leurs diversités. » – Noémie Rosenblatt. Pour elle et Baptiste Drouillac le respo amateurs et assistant mise en scène, c’était une évidence de travailler ce texte avec une troupe partiellement amateur car même lorsque les contextes sociaux, milieux et histoires personnelles sont différents une étrange cohésion se crée autour d’une seule et même peur. Les différences de chacun les rassemblent. C’est pourquoi seulement 4 comédiens forment la troupe principale sur ce spectacle et que la majorité des personnes sur scène se trouvent être des amateurs. En effet, dans chaque ville où la pièce se joue, une dizaine d’aficionados se retrouvent sur les planches du théâtre au côté de comédiens professionnels à la suite d’une préparation sur deux jours seulement. Chapeau, à eux aussi! 🎩

Clairement pas évident à mettre en place si vous voulez mon avis, mais Noémie Rosenblatt et son équipe ont relevé le défi haut la main! Malgré l’ambiance pesante lorsque les lumières s’éteignent à la fin de la représentation, c’est une pièce immanquable qui met subtilement en avant la quête d’identité issu de la traque imaginaire dans laquelle une personne se lance à force de stigmatisations. Amor, le personnage principal de cette pièce ira même jusqu’à douter de se propre innocence dans cette affaire, tant cela le tourmente. Le seul reproche que je pourrais faire à cette oeuvre scénique serait d’avoir été trop courte… La quantité de sujets à aborder dans ce domaine est tellement large qu’une pièce de 4 jours ne suffirait peut-être pas encore à tous les couvrir cela dit.

En bref, une pièce à voir, un livre à lire, un phénomène à combattre.

Culturellement,
Pauline.

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